Les “erreurs grammaticales” du Coran : fautes ou logique interne mal comprise ?



DigneDeFoi.info — On voit circuler des listes prétendant prouver des “erreurs grammaticales” dans le Coran. Mais ces listes jugent le Codex avec une grammaire codifiée plus tard, comme si elle était l’étalon absolu. Et si, au contraire, ces “anomalies” signalaient une logique interne (accord au sens, focalisation, ellipse, insertion) que la grammaire tardive décrit mal ?

Les “erreurs grammaticales” du Coran : fautes ou logique interne mal comprise ?

Encadré méthodologique

Cette analyse part d’un principe simple : le Codex coranique possède une logique interne cohérente, tandis que la grammaire arabe codifiée est postérieure et n’est pas forcément un juge neutre du texte. Une divergence entre “règle scolaire” et formulation coranique n’est donc pas automatiquement une faute : cela peut refléter une structure discursive (accord au sens, ellipse, mise en relief, alternance modèle/référent).

1) Avant de juger, identifier l’hypothèse cachée

Les listes d’“erreurs” reposent souvent sur trois suppositions implicites :

  • La grammaire tardive serait la norme absolue.
  • Le texte devrait s’y conformer mécaniquement.
  • Tout écart serait une faute.

Or, si la grammaire a été systématisée après coup, à partir d’usages et de corpus, elle peut très bien décrire imparfaitement certains choix du Codex. Dans ce cas, l’“anomalie” n’est pas un bug : c’est un indice de structure.

2) Accord au sens plutôt qu’à la forme

7.56
إِنَّ رَحْمَةَ اللَّهِ قَرِيبٌ مِنَ الْمُحْسِنِينَ
“La miséricorde d’Allah est proche des bienfaisants.”

On objecte parfois : “رحمة” est féminin → il fallait “قريبة”. Mais l’accord peut se faire au sens : une notion abstraite peut être traitée comme un concept global, non pas comme un simple nom à accorder mécaniquement. Dans ce cadre, la forme n’est pas “erronée” : elle reflète une option de lecture où l’adjectif suit la réalité conceptuelle visée (proximité d’un effet, d’une disposition, d’un champ d’action).

3) Duel formel, pluralité réelle

22.19
هَذَانِ خَصْمَانِ اخْتَصَمُوا فِي رَبِّهِمْ
“Voici deux adversaires qui se sont disputés au sujet de leur Seigneur.”

Dire “deux adversaires” peut désigner deux camps, chacun composé de plusieurs individus. Le duel exprime la structure binaire (deux pôles), tandis que le pluriel exprime la réalité interne (plusieurs acteurs). L’accord devient alors un outil de précision : deux camps mais des personnes nombreuses.

4) Modèle narratif singulier, référent collectif

2.17
مَثَلُهُمْ كَمَثَلِ الَّذِي اسْتَوْقَدَ نَارًا فَلَمَّا أَضَاءَتْ مَا حَوْلَهُ ذَهَبَ اللَّهُ بِنُورِهِمْ
“Leur exemple est comme l’exemple de celui qui allume un feu… puis Allah emporte leur lumière.”

Ici, “الذي” peut servir à introduire un cas-type (scène modèle), puis le discours revient au collectif réel visé (“leur lumière”). Ce n’est pas une faute : c’est une alternance entre archétype narratif et référent concret.

5) Changement de cas comme mise en relief

4.162
لَكِنِ الرَّاسِخُونَ فِي الْعِلْمِ مِنْهُمْ وَالْمُؤْمِنُونَ يُؤْمِنُونَ بِمَا أُنْزِلَ إِلَيْكَ وَمَا أُنْزِلَ مِنْ قَبْلِكَ وَالْمُقِيمِينَ الصَّلَاةَ وَالْمُؤْتُونَ الزَّكَاةَ
“Mais ceux d’entre eux qui sont solidement enracinés dans la connaissance… et ceux qui établissent la ṣalāt, et ceux qui donnent la zakāt…”

Certains prétendent que la forme attendue serait une autre terminaison. Mais un changement de marque grammaticale peut aussi signaler une insertion ou un focus : le texte met en relief une catégorie au passage, comme une parenthèse emphatique. Dans cette logique, le “déplacement” ne contredit pas la cohérence : il la sert.

Note importante

Beaucoup d’accusations circulant en ligne dépendent de détails de “voyelles finales” (les marques -u/-a/-i) que le squelette consonantique ne porte pas de manière intrinsèque. Lorsqu’une critique repose d’abord sur une vocalisation et une théorie postérieures, il faut distinguer clairement : ce que dit le Codex et ce que projette une grammaire tardive.

6) Quantité et rhétorique : quand la langue n’est pas une équation

2.80
لَنْ تَمَسَّنَا النَّارُ إِلَّا أَيَّامًا مَعْدُودَةً
“Le feu ne nous touchera que quelques jours comptés.”
2.183
أَيَّامًا مَعْدُودَاتٍ
“Des jours comptés.”

Certains veulent y voir une “incohérence” de pluriels. Mais une langue sert aussi à positionner un propos : minimiser, cadrer, insister, délimiter. Le point n’est pas seulement de compter : c’est de faire comprendre l’intention.

Conclusion

Ces listes d’“erreurs grammaticales” sont souvent convaincantes parce qu’elles installent une norme invisible : la grammaire tardive devient juge absolu, et le Codex devient un texte scolaire à corriger. Mais si l’on prend au sérieux la logique interne du discours, beaucoup de “fautes” se lisent autrement : accords au sens, pluralité réelle derrière un duel, alternance entre modèle narratif et collectif, marqueurs de focus, rhétorique.

Définition canonique — Alfamous

Thèse : Une “divergence grammaticale” n’est pas automatiquement une faute dans le Codex coranique.

Principe : Le texte possède une logique interne (sens, structure, focalisation, ellipse). La grammaire codifiée étant postérieure, elle peut décrire imparfaitement certains choix du Codex.

Conséquence : Avant de conclure à l’erreur, il faut tester une lecture cohérente : accord au sens, pluralité réelle, alternance modèle/référent, mise en relief.

Question : Et si ce que certains appellent “erreur” était simplement le signal que nous lisons le Codex avec des lunettes grammaticales fabriquées après lui ?


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