La Ṣalāt comme loi de connexion universelle : lecture coranique rationnelle


De plus en plus de chercheurs indépendants soulignent que ṣalāt dérive du concept de صِلة — la connexion, c’est-à-dire la relation fonctionnelle, la continuité, la mission exercée dans un système. Parmi ces travaux, l’analyse profonde du Dr. Wail Karim éclaire de façon remarquable la nature cosmique et non rituelle de la ṣalāt. Selon lui, la ṣalāt est une fṛtra universelle, une loi intrinsèque inscrite dans la structure même de toute créature.

1. La ṣalāt dans le Coran : une fonction universelle, non un rite

Le verset 24.41 établit de manière explicite que tous les êtres sans exception possèdent leur ṣalāt.

أَلَمْ تَرَ أَنَّ اللَّهَ يُسَبِّحُ لَهُ مَن فِي السَّمَاوَاتِ وَالْأَرْضِ وَالطَّيْرُ صَافَّاتٍ، كُلٌّ قَدْ عَلِمَ صَلَاتَهُ وَتَسْبِيحَهُ، وَاللَّهُ عَلِيمٌ بِمَا يَفْعَلُونَ

Ne vois-tu pas que Dieu est exalté par tous ceux qui sont dans les cieux et sur la terre, ainsi que par les oiseaux déployant leurs ailes ? Chacun sait (a été doté du savoir de) sa ṣalāt et de son tasbīḥ. Dieu est parfaitement connaisseur de ce qu'ils font. (24.41)

Le texte ne dit pas que « tous prient rituellement ». Il affirme que toute créature possède sa ṣalāt propre, inscrite dans sa nature.

S’il s’agissait d’un rituel gestuel, les oiseaux, les étoiles, les plantes ou les particules ne pourraient évidemment pas « prier » au sens traditionnel. Mais ils assurent bel et bien leurs fonctions relationnelles : cohésion des systèmes, échanges, interactions, circulation, équilibre. Ainsi, la racine ص ل و / ص ل ي renvoie à la connexion, au lien qui maintient un tout cohérent.

2. L’interprétation systémique du Dr. Wail Karim

Dans son ouvrage بين الماضي والحاضر – الفهم التشخيصي والمجرد للقرآن الكريم, le Dr. Wail Karim formule l’idée centrale suivante :

الصلاة هي فطرة كونية لا وجود لكائن في هذه الدنيا لا يصلي … فقد حدد سبحانه وتعالى مفهوم الصلاة والتسبيح بصورة رائعة تضع السامع أو القارئ أمام حقيقة واضحة وهي أن المخلوقات جميعًا دون استثناء تمارس الصلاة والتسبيح.

« La ṣalāt est une loi cosmique, il n’existe aucun être dans l’univers qui ne pratique la ṣalāt. Dieu a défini la ṣalāt et le tasbīḥ comme des fonctions universelles que toute créature accomplit. » — Dr. Wail Karim

Cette approche rompt avec l’image ritualiste pour rétablir la dimension scientifique, structurelle et fonctionnelle du terme : la ṣalāt est une connexion nécessaire à l’existence et à la cohésion. Sans elle, aucune structure ne se maintient : ni l’atome, ni la cellule, ni l’écosystème, ni la société.

Le Dr. Karim donne l’exemple de l’atome : la relation entre proton et électron est une ṣalāt. S'il n’y a plus de connexion, l’atome se désintègre, entraînant un effondrement de l’équilibre cosmique.

Cela signifie : la ṣalāt n’est pas un acte religieux, mais une loi de relation.

3. « Établir la ṣalāt » signifie établir la justice des relations

Lorsque le Coran emploie l’expression أقيموا الصلاة – « mettez debout / redressez la ṣalāt », il ne peut s’agir d’un rite que l’on « redresse ». Il s’agit de corriger, équilibrer, structurer nos relations : avec l’environnement, avec les autres, avec les communautés, et avec les valeurs humaines universelles.

La ṣalāt est donc une éthique de la connexion juste. L’ordre d’« élever » ou « mettre debout » la ṣalāt signifie : humaniser nos rapports sociaux, économiques, politiques, culturels et naturels.

4. Tasbīḥ : la dynamique du mouvement et du progrès

Le Coran distingue clairement ṣalāt (connexion) de tasbīḥ (mouvement continu). Le Dr. Karim écrit :

التسبيح هو الحركية المستمرة… المخلوق العاقل قد يختار الثبات، لذلك يأمره الله بالتسبيح.

« Le tasbīḥ est la dynamique continue. L’être humain, capable de stagner, est explicitement invité au tasbīḥ : c’est-à-dire au progrès, au mouvement, à l’évolution. » — Dr. Wail Karim

Ainsi :

  • Ṣalāt = maintenir des relations justes
  • Tasbīḥ = se mouvoir, progresser, transformer
Les deux constituent la structure de toute vie cohérente.

5. Conséquence : la ṣalāt rituelle n’est pas coranique

Rien dans le Coran ne décrit une séquence rituelle de gestes. Le rituel du fiqh provient exclusivement de traditions postérieures et d’un système religieux qui a réinterprété les mots du Coran en fonction de ses besoins cultuels.

En revanche, la cohérence interne du texte révèle une tout autre logique : il s’agit de mission, de connexion, de responsabilité sociale.

Dans ce cadre, la ṣalāt est inséparable de :

  • la justice (العدل)
  • le soutien aux vulnérables (المسكين)
  • la transmission du savoir (الشكر)
  • la consolidation des relations humaines (الصلة)
Elle est donc une activité, pas un rite.

Conclusion

Revenir au texte coranique, libéré des constructions tardives, montre que la ṣalāt est la loi universelle de connexion et de cohésion. Tous les êtres ont leur ṣalāt ; l’être humain est simplement chargé de la mettre debout, c’est-à-dire de la réaligner avec les valeurs universelles du droit, de la justice et du respect du vivant.

Cette lecture réhabilite la puissance cosmique du terme et clarifie ce que le Coran attend réellement de l’humain : non des gestes répétitifs, mais une responsabilité relationnelle et éthique au cœur même de l’existence.

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