Wal Asr : Le Coran comme extrait du Livre

« Wal-ʿAṣr » : et si “lʿaṣr” n’était ni le temps, ni une prière, mais une extraction ?

La sourate 103 commence par un serment : « وَالْعَصْرِ ». Le discours traditionnel (التراث) a empilé les hypothèses : “le temps”, “le siècle”, “la prière de l’après-midi”, “l’époque du Prophète”, etc. Mais une lecture cohérente impose une règle simple : le Coran explique le Coran. Autrement dit : on cherche le sens d’un mot dans ses usages coraniques, pas dans des “on a dit / on a dit”.


1) Méthode : laisser le Coran fixer le sens

Encadré méthodologique

La grammaire arabe codifiée et les usages linguistiques tardifs sont postérieurs au texte coranique. Le Coran se présente comme un discours ʿarabī au sens d’un système logique, cohérent et structuré. En cas de conflit entre une règle tardive et la logique interne du texte, le texte prime.

Ici, le mot-clé est ع ص ر. Plutôt que de supposer un sens (“temps”), on observe ses occurrences et dérivés. Une cohérence sémantique nette se dégage : extraire / presser / tirer un produit utile d’un “support” plus vaste.


2) Les occurrences coraniques : extraction, toujours

2.1 — Des nuages, on “extrait” l’eau

[78.14] وَأَنزَلْنَا مِنَ ٱلْمُعْصِرَٰتِ مَآءً ثَجَّاجًا

[78.14] Nous avons fait descendre, depuis les “muʿṣirāt”, une eau abondante.
Ici, l’idée n’est pas “le temps”, mais un mécanisme : d’un ensemble (nuages), il sort un produit (eau).

2.2 — Du raisin, on “extrait / presse” la boisson

[12.36] وَدَخَلَ مَعَهُ ٱلسِّجْنَ فَتَيَانِ ۖ قَالَ أَحَدُهُمَآ إِنِّىٓ أَرَىٰنِىٓ أَعْصِرُ خَمْرًا

[12.36] Deux jeunes gens entrèrent en prison avec lui. L’un dit : “Je me vois presser (extraire) une boisson.”

2.3 — Une année d’abondance où “ils extraient”

[12.49] ثُمَّ يَأْتِى مِنۢ بَعْدِ ذَٰلِكَ عَامٌ فِيهِ يُغَاثُ ٱلنَّاسُ وَفِيهِ يَعْصِرُونَ

[12.49] Puis viendra après cela une année où les gens seront secourus, et où ils extraient / pressent.
Là encore : extraction d’un bénéfice (jus, huile, produit agricole) à partir d’une source.

Dans ces trois passages, la racine ع ص ر ne renvoie jamais au “temps”. Elle décrit une action : sortir l’essentiel, le bénéfique, le “concentré”.


3) Alors… que signifie « وَالْعَصْرِ » en 103.1 ?

[103.1] وَٱلْعَصْرِ

[103.1] Par l’extraction / le “concentré”.

Si le Coran emploie العصر dans un sens opérationnel (extraire), alors le serment de 103.1 devient : Dieu jure par quelque chose de hautement précieux — un “extrait” qui sauve de la perte.


4) Indice majeur : la mission de “réciter le Coran”

Un verset éclaire la nature de cette “extraction” : la mission du Messager consiste à faire entendre le Coran (une récitation structurée, intelligible, guidante).

[27.91-92] وَأُمِرْتُ أَنْ أَكُونَ مِنَ ٱلْمُسْلِمِينَ ۝ وَأَنْ أَتْلُوَ ٱلْقُرْءَانَ ۚ فَمَنِ ٱهْتَدَىٰ فَإِنَّمَا يَهْتَدِى لِنَفْسِهِ ۖ وَمَن ضَلَّ فَقُلْ إِنَّمَآ أَنَا۠ مِنَ ٱلْمُنذِرِينَ

[27.91-92] Il m’a été ordonné… et de réciter le Coran. Celui qui se guide, se guide pour lui-même ; et à celui qui s’égare, dis : “Je ne suis qu’un avertisseur.”

La piste devient alors claire : “lʿaṣr” peut désigner ce qui est extrait et rendu accessible aux humains : le sens clarifié, la guidance “concentrée”, la substance utile. Autrement dit : un extrait qui oriente et sauve de la perte (خسْر).


5) Et la “ṣalāt” dans tout ça ? Une assemblée d’apprentissage et de rappel

Dans cette approche, la ṣalāt n’est pas réduite à une gestuelle : elle est un acte organisé, une mission, un travail de structuration et de transmission, où l’on écoute, apprend, se rectifie. Cela concorde avec la logique coranique de l’enseignement et de la purification par la connaissance.

[2.151] كَمَآ أَرْسَلْنَا فِيكُمْ رَسُولًا مِّنكُمْ يَتْلُوا۟ عَلَيْكُمْ ءَايَٰتِنَا وَيُزَكِّيكُمْ وَيُعَلِّمُكُمُ ٱلْكِتَٰبَ وَٱلْحِكْمَةَ وَيُعَلِّمُكُم مَّا لَمْ تَكُونُوا۟ تَعْلَمُونَ

[2.151] …Il vous récite Nos versets, vous purifie, et vous enseigne le Livre et la sagesse, et vous enseigne ce que vous ne saviez pas.

Dans ce cadre, on peut comprendre “lʿaṣr” comme l’idée même de tirer du Livre ce qui guide : une extraction de sens, un “concentré” transmis au peuple.


Conclusion : Dieu jure par ce qui sauve de la perte

En 103.1, “العصر” n’a pas besoin d’être “le temps” pour être grandiose. Au contraire : la cohérence coranique suggère un sens plus précis et plus puissant : l’extraction de l’essentiel — ce qui est tiré d’une source pour devenir guidance utile.

Et c’est exactement ce que la sourate 103 enchaîne ensuite : l’humain est en خسْر, sauf ceux qui se structurent par la foi, l’action juste, la vérité et l’endurance. Le serment n’ouvre pas sur une nostalgie du temps ; il ouvre sur une méthode de salut : extraire le vrai, le vivre, et le transmettre.

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