Riba Interet ou desequilibre

Dans le discours islamiste, riba est presque toujours réduit a “interet bancaire”. Pourtant, la racine ربو montre autre chose dans le texte coranique : une idée de croissance qui dépasse la mesure, et, dans les contrats, une prise d’avantage unilatérale.

Le glissement ideologique

L’assimilation automatique riba = interet produit souvent deux consequences : une culpabilite qui paralyse, puis une dependance a des circuits “alternatifs”. Des montages se multiplient (achat puis revente plus chere, marge convenue, etc.). Or, changer les mots ne change pas la realite : si le gain est garanti d’un cote et le risque reporté sur l’autre, on retrouve le même déséquilibre.

La racine ر ب و dans le Coran

Les emplois non financiers de ر ب و (rabw / rabat / rabiya) pointent vers une idée stable : s’élever, enfler, croitre, dépasser une mesure. Cela donne une clé simple : riba n’est pas un mot technique de banque, mais un mot de croissance excessive et de surplomb.

2.265
وَمَثَلُ ٱلَّذِينَ يُنفِقُونَ أَمْوَٰلَهُمُ ٱبْتِغَآءَ مَرْضَاتِ ٱللَّهِ وَتَثْبِيتًا مِّنْ أَنفُسِهِمْ كَمَثَلِ جَنَّةٍۭ بِرَبْوَةٍ أَصَابَهَا وَابِلٌ فَـَٔاتَتْ أُكُلَهَا ضِعْفَيْنِ فَإِن لَّمْ يُصِبْهَا وَابِلٌ فَطَلٌّ وَٱللَّهُ بِمَا تَعْمَلُونَ بَصِيرٌ
Image d’un jardin situé sur une hauteur : la “rabwa” renvoie a l'idée d’elevation et de surplomb.
13.17
أَنزَلَ مِنَ ٱلسَّمَآءِ مَآءً فَسَالَتْ أَوْدِيَةٌۢ بِقَدَرِهَا فَٱحْتَمَلَ ٱلسَّيْلُ زَبَدًا رَّابِيًا ...
“Écume gonflée” : ce qui enfle et dépasse la mesure finit par disparaitre, tandis que l’utile demeure.
22.5
... وَتَرَى ٱلْأَرْضَ هَامِدَةً فَإِذَآ أَنزَلْنَا عَلَيْهَا ٱلْمَآءَ ٱهْتَزَّتْ وَرَبَتْ وَأَنۢبَتَتْ مِن كُلِّ زَوْجٍۭ بَهِيجٍ
La terre “se soulève” et “gonfle” : croissance visible, physique, naturelle.
23.50
وَجَعَلْنَا ٱبْنَ مَرْيَمَ وَأُمَّهُۥٓ ءَايَةً وَءَاوَيْنَـٰهُمَآ إِلَىٰ رَبْوَةٍ ذَاتِ قَرَارٍ وَمَعِينٍ
“Rabwa” : lieu surélevé stable, sécurisé.
41.39
وَمِنْ ءَايَـٰتِهِۦٓ أَنَّكَ تَرَى ٱلْأَرْضَ خَـٰشِعَةً فَإِذَآ أَنزَلْنَا عَلَيْهَا ٱلْمَآءَ ٱهْتَزَّتْ وَرَبَتْ ...
Même image : la croissance (“rab-at”) est un mouvement d’essor.
69.10
فَعَصَوْا۟ رَسُولَ رَبِّهِمْ فَأَخَذَهُمْ أَخْذَةً رَّابِيَةً
“Prise rabiya” : une prise puissante, qui “dépasse”.

Riba dans les contrats : le critère est l’équité

Quand le Coran parle de riba dans un cadre économique, il vise une “croissance” qui se fait au détriment d’autrui : un mécanisme où l’un mange (encaisse) et l’autre subit, avec un rapport de domination et de garantie unilatérale. Le probleme n’est pas un mot (“intérêt”), mais un déséquilibre : qui porte le risque, et qui est toujours gagnant.

2.275
ٱلَّذِينَ يَأْكُلُونَ ٱلرِّبَوٰا۟ لَا يَقُومُونَ إِلَّا كَمَا يَقُومُ ٱلَّذِى يَتَخَبَّطُهُ ٱلشَّيْطَـٰنُ مِنَ ٱلْمَسِّ ۚ ذَٰلِكَ بِأَنَّهُمْ قَالُوٓا۟ إِنَّمَا ٱلْبَيْعُ مِثْلُ ٱلرِّبَوٰا۟ ۗ وَأَحَلَّ ٱللَّهُ ٱلْبَيْعَ وَحَرَّمَ ٱلرِّبَوٰا۟ ...
Ceux qui “mangent” la riba confondent vente et riba. Le texte oppose une activité d’échange légitime à une croissance injuste, prédatrice, où l’un encaisse au-dessus de l’autre.
2.276
يَمْحَقُ ٱللَّهُ ٱلرِّبَوٰا۟ وَيُرْبِى ٱلصَّدَقَـٰتِ ۗ وَٱللَّهُ لَا يُحِبُّ كُلَّ كَفَّارٍ أَثِيمٍ
La riba est une croissance qui finit “amputée” : elle détruit la confiance sociale. A l’inverse, ce qui est donné avec droiture est fait croitre.
2.278
يَـٰٓأَيُّهَا ٱلَّذِينَ ءَامَنُوا۟ ٱتَّقُوا۟ ٱللَّهَ وَذَرُوا۟ مَا بَقِىَ مِنَ ٱلرِّبَوٰٓا۟ إِن كُنتُم مُّؤْمِنِينَ
Abandonner ce qui reste de riba : sortir des mecanismes d’avantage unilateraux, et rétablir l’équité.
3.130
يَـٰٓأَيُّهَا ٱلَّذِينَ ءَامَنُوا۟ لَا تَأْكُلُوا۟ ٱلرِّبَوٰٓا۟ أَضْعَـٰفًا مُّضَـٰعَفَةً ۖ وَٱتَّقُوا۟ ٱللَّهَ لَعَلَّكُمْ تُفْلِحُونَ
La riba peut prendre une forme “amplifiée” : quand l'écart se creuse et que le rapport devient écrasant.
4.161
وَأَخْذِهِمُ ٱلرِّبَوٰا۟ وَقَدْ نُهُوا۟ عَنْهُ وَأَكْلِهِمْ أَمْوَٰلَ ٱلنَّاسِ بِٱلْبَـٰطِلِ ...
Le lien est explicite : prendre la riba revient à manger les biens des gens “par le faux”. La riba est donc une capture injuste, pas un simple mot de comptabilité.
30.39
وَمَآ ءَاتَيْتُم مِّن رِّبًا لِّيَرْبُوَا۟ فِىٓ أَمْوَٰلِ ٱلنَّاسِ فَلَا يَرْبُوا۟ عِندَ ٱللَّهِ ۖ وَمَآ ءَاتَيْتُم مِّن زَكَوٰةٍ تُرِيدُونَ وَجْهَ ٱللَّهِ فَأُو۟لَـٰٓئِكَ هُمُ ٱلْمُضْعِفُونَ
Une “augmentation” visée dans les biens des gens ne grandit pas “auprès de Dieu”. Ce verset decrit une croissance socialement stérile : gonfler chez autrui sans équité.

Pourquoi la “marge islamiste” peut être une riba déguisée

Un montage du type “la banque achète puis revend plus cher” peut etre licite ou non selon un critere simple : l’équité. Si la marge est garantie, si le risque est transféré, si l’autre partie est captive, alors on retrouve la logique du “surplomb” : l’un s’élève (rabaa) au-dessus de l’autre. Appeler cela “vente” ne suffit pas : un contrat reste un contrat, et l’injustice reste l’injustice.

Conclusion

Dans le texte, riba renvoie a une idee de croissance qui dépasse la mesure et cree un surplomb. Appliqué aux contrats, cela désigne une prise d’avantage unilatérale : gain garanti pour l’un, risque et perte potentielle pour l’autre. La question n’est donc pas “intérêt ou pas intérêt”, mais : contrat équitable ou contrat dominateur.

Versets cites au format alfamous : 2.265, 2.275, 2.276, 2.278, 3.130, 4.161, 13.17, 22.5, 23.50, 30.39, 41.39, 69.10.

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