Kabylie, l’exception historique1
Pourquoi la Kabylie résiste-t-elle à l’absorption et comment cela mène-t-il aujourd’hui à un projet de République fédérale kabyle
Une lecture historique et systémique — du village (Tajmaɛt) aux alliances (ʿarš), jusqu’aux formes politiques contemporaines.
La question
Depuis l’Antiquité, la Kabylie a traversé des dominations successives — empires, puissances coloniales, puis États modernes et idéologies. Pourtant, elle a conservé des repères sociaux et politiques remarquablement stables. Comment expliquer cette continuité, et pourquoi conduit-elle aujourd’hui à l’émergence d’un projet politique contemporain — présenté par certains acteurs comme une République fédérale kabyle ?
Une idée simple, souvent mal comprise
Dire “régulée sans État” ne signifie pas “sans organisation”. La Kabylie n’est pas un vide de pouvoir : c’est un système de pouvoir distribué. Au lieu d’un centre vertical stable (capitale, administration, armée permanente), on trouve une architecture à étages :
- Le village : assemblée locale (Tajmaɛt), règles partagées (qanun), arbitrages et sanctions sociales.
- Le ʿarš (arche) : alliance horizontale de villages autonomes, coordination et pacte de solidarité.
- Les confédérations : coalitions plus larges, souvent circonstancielles (défense, crise, négociation).
- Des pouvoirs “périphériques” (à certaines époques) : influences dynastiques ou militaires, sans absorption complète des villages.
Pourquoi un État central durable y est difficile
Plusieurs facteurs rendent la centralisation coûteuse et instable :
- Géographie : relief, dispersion, accès difficile — ce qui limite fiscalité, contrôle et armée permanente.
- Économie locale : ressources fragmentées, logique de subsistance et de coopération.
- Pressions extérieures récurrentes : toute centralisation visible devient une cible.
- Culture politique : préférence pour le pouvoir utile, révocable, non intrusif.
Résultat : la stabilité dépend moins d’un “chef” que d’équilibres sociaux subtils : réputation, arbitrage, solidarité, et capacité à recomposer des alliances.
Et les royaumes alors ? Koukou et Aït Abbas
Oui, des royaumes ont existé, notamment à l’époque moderne (XVIe siècle) : Koukou et Aït Abbas. Leur existence ne contredit pas la logique “sans État central absorbant”. Ils ont pu jouer un rôle diplomatique, militaire, stratégique — mais sans dissoudre durablement l’autonomie villageoise.
Autrement dit : on peut avoir des couches de pouvoir (alliances, influence, défense) sans transformer la Kabylie en État vertical unifié. C’est précisément l’une des singularités du modèle : le village reste le noyau de souveraineté pratique.
Colonisation française : viser le cœur du système
La conquête et l’administration coloniale n’ont pas “créé” l’organisation kabyle : elles ont surtout tenté de la remplacer par une verticalité administrative, et d’affaiblir les mécanismes locaux (assemblées, droit coutumier, régulation sociale) via le contrôle des terres, des institutions, et des médiations.
Ce choc a paradoxalement rendu plus visible une réalité : le système kabyle tient parce qu’il est réplicable (de village en village), difficile à décapiter (pas de centre unique), et capable de se reconstituer après chaque crise.
Après 1962 : centralisation étatique et conflits de modèle
Dans l’Algérie indépendante, le projet étatique est, par nature, centralisateur. Ce cadre entre en tension avec un espace où l’autorité a longtemps été distribuée, locale, négociée et révocable.
Dans ce contexte, certains acteurs kabyles décrivent l’histoire récente comme une succession de tentatives d’absorption culturelle, politique et linguistique — et, plus récemment, comme un conflit entre un modèle civique local et des logiques idéologico-religieuses importées.
Le tournant contemporain : MAK, gouvernement en exil, et projet fédéral
C’est dans ce cadre qu’apparaît une stratégie politique contemporaine : faire sortir la question kabyle du seul registre culturel pour la placer sur le terrain du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Le MAK (Mouvement pour l’autodétermination de la Kabylie) est l’un des acteurs centraux de cette dynamique, avec, en exil, une structure gouvernementale que le mouvement présente comme un gouvernement provisoire (Anavad).
Une étape symbolique majeure a été la proclamation unilatérale d’indépendance annoncée publiquement en 2025, dans une logique de “déclaration” destinée à ouvrir une séquence diplomatique. Les promoteurs parlent désormais d’une République kabyle à caractère fédéral, laïque et démocratique.
Cette option fédérale s’inscrit logiquement dans la vieille architecture kabyle : fédérer sans écraser, coordonner sans absorber, unir sans verticaliser à l’excès.
Alliances et soutiens extérieurs : continuité ou rupture ?
Les États modernes fonctionnent par reconnaissance et diplomatie. Le mouvement cherche donc des relais et une visibilité internationale, ce qui alimente des controverses (accusations d’ingérence, débats sur la légitimité, réactions d’opposition).
On peut analyser ce point sans passion : quand un peuple sans État tente de devenir sujet politique, il se heurte au mur du système international. D’où, presque mécaniquement, la recherche d’appuis, de médias, de parlements, de réseaux et de capitales.
Hypothèse directrice de l’article
La continuité kabyle ne s’explique pas par un “miracle identitaire”, mais par une ingénierie sociale : un modèle d’auto-organisation modulaire (village → ʿarš → confédération), robuste aux chocs, et structurellement résistant aux tentatives d’absorption. Le projet politique contemporain — qu’on l’approuve ou qu’on le conteste — apparaît alors comme une traduction moderne d’une logique ancienne : fédérer l’autonomie plutôt que la dissoudre.
Conclusion
Comprendre la Kabylie, c’est comprendre une idée rare : une société peut être cohérente, régulée, stable et stratégique sans passer par l’État central classique.
Et c’est précisément ce qui rend intelligible l’actualité : quand la pression externe augmente, la réponse n’est pas nécessairement la dissolution, mais au contraire la réactivation d’une logique fédérative. La question décisive devient alors : ce modèle peut-il être reconnu et institutionnalisé dans le monde contemporain, sans être dénaturé par les exigences d’un État vertical moderne ?

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